Instable

Non diffusé

Véritable architecte de la danse, Mickaël Le Mer n’a pas son pareil pour mêler les styles (danse contemporaine, breakdance, capoeira, arts visuels,…) et redéfinir l’espace urbain de manière poétique. Ces pièces, à l’impeccable précision chorégraphique, sont très graphiques. Physiques aussi. Mickaël questionne cette fois-ci l’instabilité, le déséquilibre et la gravité, créant une variation pour six danseurs autour de six tables-remparts. Monumental et virtuose.

Journal 491 (Lyon) – octobre 2013

C’est ici dans l’intervalle d’Instable que s’écoule lentement le fleuve d’un temps qui bat au rythme d’une vie intérieure.

Au commencement c’est le chaos. Tout est là, nimbé de pénombre et d’obscurité. Soudain des tables claquent sur le sol, soulevées et renversées par on ne sait quelle bourrasque de vent, se retournent, déchirent le voile opaque d’un brouillard urbain et font sortir de l’ombre six garçons au torse rouge, à la recherche, ici d’un abri, d’un radeau ou d’une passerelle, là de congas sur lesquels frapper, de boucliers pour se protéger ou d’un cheval de Troie pour pénétrer dans ce qui n’est, peut-être, que l’illusion d’une ville fortifiée ou le souvenir d’une ville de sable qui a disparu, recouverte par le crépuscule.

Des aplats de couleur intense surgissent, tels de calmes ilots. Une tache ovale d’encre bleu nuit inonde et se répand à même le sol. Seul avec lui-même, un garçon, entre à l’intérieur de ce micro-espace dévoilé, sous l’œil de cinq guetteurs. Son corps décrit une spirale de mouvements souples et puissants. Chacun de ses pas et de ses gestes marquent le sol d’empreintes blanches qui se superposent à tout instant, tandis qu’il prend appui sur le sol, glisse, virevolte, effectue une vrille tout en anticipant la suivante, rebondit et tourne.

Les corps atomisés traversent des champs d’ondes gravitationnelles dont on ne connaît la source, entrent en collision, se combinent, forment des agrégats et des assemblages éphémères en duo ou en trio qui se désagrègent presque aussitôt, rompent leurs liens et créent de nouvelles interactions entre eux, à l’instar d’un système moléculaire devenu instable qui change d’état, passant d’un état solide à un état liquide ou gazeux, tendant sans cesse vers un autre état de stabilité. Comme happés par un faisceau de particules qui accélère, ralentit ou modifie leurs trajectoires, ici les corps semblent flotter et sculptent des mouvements sinueux en état de quasi-apesanteur. Là, de nouveau propulsés par réactions en chaine, ils s’engouffrent dans l’une des brèches qu’ils ont ouvertes, glissant ou fuyant vers un ailleurs qui, tantôt mathématise, tantôt déréalise, l’ici et le maintenant.

Ainsi se métamorphose Instable. Mickael Le Mer ouvre plusieurs portes dérobées pour construire et déconstruire des espaces-mondes qui n’en forment qu’un, où tout est en mouvance. Les lignes géométriques deviennent des courbes sinusoïdales ou des lunules, les carrés, des ellipses. Les compositions mondrianesques de lumières se transforment et se tachent de drippings. Tout en se jouant et en déjouant les codes de la breakdance et de la danse contact, les corps oscillent au gré de leurs perceptions changeantes pour mieux nommer une infinité d’états d’être-ensemble.

Cécile Faver